La librairie allait fermer. J'étais entrée tardivement, prise de cette pulsion soudaine qui m'entraînait souvent vers ce temple des livres, à la recherche d'une pièce manquant à mes rayonnages. Je construisais ma bibliothèque comme on assemble un puzzle, me procurant plus de recueils que de raison, accumulant plus vite que je ne saurais jamais lire.
Ce soir-là, je n'avais pas encore trouvé d'ouvrage pour m'apaiser. Je possédais déjà les mondes inexplorés les plus tentants du coin science-fiction. J'avais déjà suivi toutes les pistes vers l'inconscient du rayon psychologie. Pourtant il me fallait un livre, comme on aime à se raccrocher à une amulette, un gri-gri qui nous guiderait dans l'inconnu.
La libraire aux joues parcheminées avait déjà enfilé son manteau. J'aurais voulu disparaître dans un trou de souris pour échapper à son attention. Je m'enroulai dans la tenture qui me séparait de l'arrière-boutique. J'entendis le criaillement du rideau métallique qu'on abaissait, puis plus rien.
Il me semblait que le plafond s'éloignait de plus en plus. Soudain le velours cessa de défiler sous mes doigts qui ne rencontraient plus que le vide. Le bas du rideau frôlait mes cheveux dressés. Je pénétrai dans l'immense arrière-boutique. Des piles de livres neuf fois hautes comme moi y formaient de savants échafaudages. Tout en haut, sur une étagère suspendue au plafond par deux cordes, je sentis la présence du livre. Celui qui m'attendait comme un ami tenant promesse. Il aspirait toute ma volonté.
Un pied de table se trouvait à portée avec quelques prises dans la boiserie torsadée. Absorbée par mon ascension je me heurtai au plateau de la table. Impossible de franchir ce surplomb.
J'entendis miauler avant de pervevoir les yeux luisants d'un fauve gigantesque. Je retins mon souffle et tâchai de sembler plus grenouille que souris. J'aurais pu passer la main dans la pupille dilatée du chat si j'avais osé faire le moindre geste. Il me frôla de la truffe et bondit sur la table, laissant négligemment traîner sa queue. Je m'y agrippai en me faisant la plus légère possible. Agacé, l'animal balaya l'air et me projeta sur l'étagère suspendue. Mon front heurta le coin cartonné d'un vieux roman. J'en étais quitte pour un bleu.
Par la fenêtre entrait la lueur bleutée d'un réverbère. J'escaladai un empilement jusqu'à ce que le livre qui m'attirais fût à portée de main. Sa reliure de cuir était chaude, apaisante. Je m'arc-boutai pour la soulever. Sur la première page, rien. Sur la deuxième, rien non plus. Ni sur la suivante. J'avais trouvé la clef de mes songes : un livre blanc à lire entre mes lignes. La pièce commença à tanguer.
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